Bonjour, je m'appelle Camille, j'ai 18 ans, les cheveux roses et les yeux bleus. Dans la vie j'aime le rosé, les arts plastiques et les chats.

Plus sérieusement, ma mère m'a proposé (ou c'est moi qui me suis portée volontaire, je ne sais plus) de participer à la rédaction du blog il y a quelques temps, après la parution de son dernier article ''Ce que nous ne vous avions pas dit''. Alors voilà, voici ce que, moi, je n'avais pas dit sur notre voyage, même si je ne parlerais pas non plus uniquement des points négatifs, étant donné que je n'ai jamais contribué au blog durant le voyage.

Lorsque mes ''fous'' de parents m'ont parlé de leur projet de tour du monde en voilier, je me rappelle de plusieurs stades:

- Le choc

- La panique: questionnements multiple, plus ou moins sérieux

- L'acceptation

- L'euphorie extrême

- L'euphorie extrême

- L'euphorie extrême

Durant des mois, j'ai vécu dans l'attente insupportable de partir enfin, de quitter le Cher, le collège, la grisaille, pour entamer une nouvelle vie que je me représentais comme suit: des cours par correspondance le matin, farniente l'après-midi, baignades, chaleur, frime sur les réseaux sociaux, éclate totale, carpe diem et poisson en papillote tous les jours.

Je souligne que mes parents ne nous ont jamais imposé ce projet de tour du monde à ma grande sœur et à moi. Ce projet a mûri pendant plusieurs mois: des questionnements, de la réflexion, de l'organisation... Et beaucoup de dialogue, car un projet d'une telle envergure demande le consentement de tout le monde. Mes parents ont toujours été à l'écoute de leurs enfants, Dieu merci.

J'avais 13 ans quand nous sommes partis en voyage. Ma grande sœur en avait 16. A cette période, entre les problèmes psychologiques et les crises d'adolescence, je me rends compte que c'est une chose difficile et plutôt audacieuse de s'embarquer dans un voyage tel que celui-là: des parents qui tiennent la route – au début – , mais deux gamines qui commencent à grandir et qui se retrouvent dans un espace très petit du jour au lendemain... C'est difficile.

D'ailleurs, en emménageant sur le bateau lorsque celui-ci était encore à quai en France et en plein travaux, j'ai fait une grosse déprime. Rien de dramatique non plus: un changement radical d'environnement (grande maison, grand jardin, grande chambre colorée Versus bateau de 13 mètres avec une cabine en forme de cercueil en guise de chambre et de la moquette grise tapissant les parois), des relations tumultueuses avec ma grande sœur que j'adorais malgré tout, un hiver pluvieux, tempétueux, venteux, pas de Papa à bord (il terminait son année de travail dans le Cher) et une chatte qui ne se nourrissait plus, se transformait en sac d'os car elle aussi se retrouvait du jour au lendemain enfermée dans un tout petit espace sans pouvoir sortir, après avoir connu une vie de baroudeuse en pleine campagne, à flinguer des pigeons sans revenir le soir pour manger ses croquettes et aller au lit.

Bref, c'était déjà un peu compliqué avant même de quitter la France. Ma mère essayait d'assurer une entente cordiale entre ma sœur et moi et entre nous trois, ce qui n'a pas été facile.

En fait, ce que je me dis souvent, c'est que nous sommes partis un peu tard... Ma sœur et moi commencions à atteindre un âge où nous avions besoin de nous émanciper, même si paradoxalement, une très mauvaise expérience du collège nous a rendues exagérément craintives à l'égard des personnes de notre âge et nous empêchait de vivre une adolescence dite ''normale''. Cependant, au moment de quitter la France, nous étions tous extrêmement contents, malgré une certaine appréhension qui après tout, est bien normale.

Pour ce qui est de la scolarité maintenant, il faut souligner que les cours par correspondance (CNED) ne conviennent pas à tout le monde: ma sœur a laissé tomber en Seconde (bien que les cours au collège ne lui convenaient pas non plus), elle voulait travailler, moi j'ai continué parce que j'étais plutôt bosseuse et psychotais énormément sur ma réussite scolaire. Cette scolarité était un peu difficile en soi – mauvaise connexion internet pour la documentation, autonomie et organisation à acquérir au plus vite, autocorrections, pas de professeurs, de la paperasse partout... Mais ce point-là n'est pas un aspect réellement négatif, puisque je m'y suis totalement accoutumée et ne jure maintenant que par le CNED, même à 18 ans passés.

 

Le vendredi 28 octobre 2011, ma sœur et moi faisons la rencontre d'un jeune garçon de notre âge, dans la marina de San Sebastian, Canaries. Il s'appelle Jason, il a 16 ans, nous avons fait connaissance (bien entendu, c'est lui qui est venu vers nous), et le lendemain, il nous présentait ses copines de voyage, Marine et Manon. Nous fument 5 jeunes gens à nous éclater dans le village, à chanter à tue-tête dans les rues, ''squatter'' la piscine d'un hôtel 5 étoiles, passer des journées entières à la plage,...

Le mardi 1er novembre 2011, nous rencontrons Audrey, qui est aujourd'hui encore, ma meilleure amie, une fille géniale que j'aime infiniment, bref. La fameuse Audrey de l'équipage du Losadama.

Losadama et Show de Vent ont navigué ensemble et ne se sont pas quitté durant plusieurs mois. Les parents de chaque équipage s'entendaient déjà super bien, et les 4 enfants aussi.

Voilà donc un aspect positif: les Rencontres. Pour ma sœur et moi, qui avions développé une réelle phobie des ''jeunes'', et des gens en général, nous étions déjà guéries.

A noter que les points positifs sont exposés tout au long du blog de Show de Vent. Les rencontres ont été essentielles dans ce voyage, nous avons gardé contact avec bon nombre de personnes rencontrées durant notre périple.

 

La chose qui m'a rendu le voyage pénible ont été les navigations. Je ne pensais pas qu'il y en aurait autant, vu que ma conception de la vie de bateau, comme je l'ai dit plus haut, était totalement idéalisée étant donné mon âge et mon ignorance de ce mode de vie.

Je souffrais atrocement du mal de mer, pour commencer. Ça n'a l'air de rien, mais c'est très pénible au quotidien.

Je m'ennuyais terriblement durant ces navigations: j'avais des livres, de quoi écrire, de quoi dessiner, etc, mais rien ne me faisait envie car je déprimais pas mal en pleine mer et avait tout le temps envie de vomir.

Aussi, il faut prendre en compte le fait que naviguer à 30 ans n'est pas la même chose que naviguer à 13 ans: je n'avais pas assez de forces pour faire des manœuvres de voile, j'avais une peur bleue de la gîte, des surventes, d'être seule en pleine mer dans un tout petit habitacle, et bien que mon Papa m'ait expliqué des dizaines de fois que le bateau ne pouvait pas se retourner grâce à la quille qui était faite pour éviter ça, je n'étais jamais convaincue et j'avais toujours aussi peur. Peur de devoir un jour déclencher la balise de détresse, de devoir ''déballer'' le radeau de survie, peur de couler, peur de manquer de nourriture et d'eau, peur d'être pris dans une tempête, peur des grosses vagues, peur que l'un de nous ne tombe à l'eau... Et même des parents bienveillants et protecteurs ne peuvent pas calmer les angoisses irrationnelles d'une petite fille de 13 ans.

Aussi, le problème des navigations pour moi était l'inconfort: ne pas réussir à dormir car trop occupée à psychoter sur d'éventuelles intempéries, collisions, panne de GPS... Le problème de la compensation de la gîte qui est éprouvante physiquement sur un first 42, le problème de ne pas pouvoir m'isoler dans ma chambre (eh, une cabine sans portes, excusez-moi, pour l'isolation vous repasserez), le problème d'un Papa qui masque ses inquiétudes sous de la colère... Il était le capitaine, il devait s'assurer de ne pas exposer sa famille à un danger... Ça devait être difficile, mais comme je viens de le dire, il transformait sa peur en colère (et beaucoup de gens font ça, moi y compris, donc même si à l'époque j'étais en colère contre lui, avec le recul, je le comprends et ne lui en veux pas. Chaque personne a ses faiblesses et c'est compréhensible de chercher à les masquer à sa femme et ses enfants).

Pour résumer, l'ambiance en navigation était difficile pour tout le monde. Je pense d'ailleurs que ce point-là n'est pas spécifique à ma famille: je pense que tous les voyageurs ont rencontré ces difficultés, mais n'en ont tout simplement jamais parlé. Il ne faut donc pas se voiler la face: naviguer demande du sang-froid, de la force, du courage aussi, et il est normal que le stress s’immisce chez chaque personne. Il faut tout simplement l'assumer, et c'est ce que nous avons fait.

 

Je ne m'étendrais pas trop sur l'escale de 9 mois en Martinique, car ma mère l'a déjà fait et je suis en total accord avec tout ce qu'elle a dit sur ce point. Nous avons été mal accueillis, traités d'esclavagistes, harcelées dans la rue (ma mère, ma sœur et moi), le kilo de tomate coûtait 5€, mon père avait un travail pourri, qu'il a fini par quitter si ma mémoire est bonne car sa patronne ne le payait plus, donc il ne travaillait plus, tournait en rond... Moi aussi je tournais en rond. La chaleur me terrassait, les autochtones m’insupportaient et me faisaient peur... Je m'étais cependant attachée à un groupe d'ados d'à peu près mon âge, j'ai fait mes ''expériences d'ado'' avec ma sœur, parfois il ne se passait rien, parfois ça se terminait mal. Je me suis vite retrouvée à ne plus les fréquenter.

Je me rappelle des déjeuners où à table, personne ne parlait, ma sœur était complètement renfermée sur elle-même, j'étais odieuse avec mes parents, mon père était agressif, ma mère pétait des câbles. Bref, tout le monde tirait la tronche, sauf nos deux chats qui avaient leurs propres problèmes – problèmes urinaires pour Crampon, problèmes de mobilité pour Clochette qui était attachée tout le temps à une laisse (c'est une fugueuse...) et avait continuellement envie de se barrer. Mes déviances psychologiques sont revenues, l'insubordination de ma grande sœur était de plus en plus inquiétante, dangereuse et insupportable. J'essayais de la défendre, de la couvrir auprès de mes parents, elle me repoussait, on se faisait la tronche, puis le lendemain on partait en stop à la plage du village voisin en rigolant... Une relation en dents de scie. Les sœurs comprendront.

Je pense qu'à ce stade-là du voyage (Martinique, 2012), nous étions au maximum des tensions (comme les États-Unis et l'URSS entre 1962 et les années 1970 (je révise mon Bac d'histoire en même temps que je rédige ce papier)). Les parents avaient des ''mises au point'' en tentant de «s'isoler» dans le cockpit très souvent... Qui bien sûr ne menaient jamais à rien. Mais qui étaient éprouvantes pour moi car je ne pouvais que les entendre, les écouter, et pleurer, et m'énerver, et avoir peur... Tous les gosses qui entendent leurs parents se disputer vivent cela de cette manière.

Ma sœur avait 17 ou 18 ans, elle me disait souvent qu'elle n'avait ''jamais réellement vécu son adolescence''. C'est donc en Martinique qu'elle et moi avons commencé à faire nos ''expériences d'ados''. C'étaient de véritables épreuves pour nos parents, mais en même temps, tous les parents vivent ça, non ? De plus, il est d'autant plus difficile de passer le cap de l'adolescence et de s'émanciper alors que l'on se retrouve dans une telle promiscuité, avec nos parents, toujours dans notre petit bateau de 42 pieds, sans ''chambre'' à proprement parler, sans possibilité de sortir,...

L'émancipation a donc naturellement été encore plus radicale que si nous avions eu une vie à terre, une scolarité normale et une maison où chacun pouvait s'isoler et souffler un peu afin de ne pas se taper dessus continuellement. Nous nous sommes mises en danger, nous avons fait de belles conneries, comme tout adolescent normal, mais nous avons vécu cette émancipation d'une manière plus accrue du fait de la promiscuité dans laquelle nous vivions.

Il n'y avait plus de dialogue. Plus de bons moments à partager durant cette période en Martinique, qui a été, selon moi, la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.

 

Nous n'avons jamais été une famille instable, bien au contraire. Mais la vie en bateau est très particulière: beaucoup de galères, promiscuité, humeurs changeantes causées par la peur qu'un jour, il y ait une catastrophe en pleine mer...

Mais malgré tout, lorsque je regarde des photos de notre voyage, je pleure de nostalgie. Parce que nous avons vécu une expérience unique, en famille (malgré les moments difficiles), nous avons navigué sur un bateau qui ne nous a jamais laissé tomber malgré son grand âge, nous avons fait des rencontres géniales, découvert des cultures différentes, nous avons constaté à quel point les populations pauvres étaient d'autant plus généreuses que les riches alors qu'elles n'avaient rien d'autres à nous offrir que leur accueil qui a toujours été chaleureux...

Lorsque mes amis me disent à quel point j'ai eu de la chance de vivre cette expérience, je leur dis: ''c'est vrai, mais ça n'a pas toujours été facile''... Parce qu'un voyage autour du monde n'est pas un mode de vie idéal. Dans tous les modes de vie, il y a des aspects positifs, et des aspects négatifs.

Et malgré la peur, les disputes, les galères d'argent, le passage de l'adolescence – qui sont des moments que tout le monde traverse, peut importe que ce soit à terre ou en mer – , j'ai adoré notre voyage.

L'idée de mettre Show de Vent en vente me fait souvent littéralement fondre en larmes. Parce que notre bateau, c'est comme un vieux pépé qu'on adore, lorsqu'il nous quitte, on est forcément triste. Cela peut paraître exagéré d'avoir une vision anthropomorphique d'un voilier, mais ce voilier, que j'ai tant détesté durant les navigations (de la même façon qu'on peut détester une personne), je ne veux pas qu'il appartienne à quelqu'un d'autre, parce qu'il nous a fait vivre des choses géniales malgré tout. Et le vendre à d'autres personnes, c'est devoir, d'un coup, tourner définitivement la page.

Ce que je ne vous avais jamais dit, c'est que, le ''côté négatif des choses'', selon moi, je n'ai pas le droit de m'en plaindre. Le fait que je n'arrive pas à tourner la page me fait bien voir à quel point, pour une gosse de 13 ans qui avait peur, ce voyage, malgré toutes les galères traversées, a été une aventure géniale et un réel privilège.

 

PS: ma sœur n'a pas prévu d'écrire un article comme ma mère et moi, mais je pense qu'en ce qui concerne le ''Ce que nous ne vous avions pas dit'', elle serait d'accord avec moi. Nous en parlions parfois, et même quand nous ne parlions pas, nous ressentions les mêmes choses, étions exaspérées par les mêmes choses...

Cependant, Morgane a radicalement changé à notre arrivée au Cap-Vert, fin 2011: elle s'est prise de passion pour ce mode de vie, elle n'a depuis jamais laissé tomber l'idée de vivre sa propre aventure. Elle met actuellement toute son énergie pour s'acheter un petit voilier et repartir en mer, ''le plus tôt possible''.

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