Il y a quelques semaines, j'ai reçu un message de la part d'un monsieur, Fred, qui me questionnait sur certains aspects de notre voyage, plus précisément sur le fait qu'il avait eu la sensation, durant la lecture de ce blog, que l'enthousiasme s'était estompé au fur et à mesure que nous avancions dans notre périple. Il s'attendait à ce que je rédige une conclusion pour clôturer ce voyage.

Je me rends compte, presque 3 ans après notre retour, que je vous le devais bien. Parce que vous avez été fidèles, parce que vous avez été nombreux à laisser des messages de sympathie, parce que ce blog est encore régulièrement lu, et parce que ça ne se fait pas, de faire le mort du jour au lendemain sans aucune explication.

Aujourd'hui j'ai le recul nécessaire pour écrire en toute objectivité, et je vais vous dire la vérité.

Nous étions bel et bien partis pour une navigation autour du monde sur les 3 océans sans date de retour. Nous étions portés par un désir de découvertes et de rencontres qui auraient étoffé les souvenirs de nos vieux jours. Nous avons vécu des instants mémorables et rencontré des gens qui font désormais partie de notre histoire familiale.

«Tu te souviens de cet endroit...?», «tu te souviens de ce type qui...?». Oui, nous nous souvenons, nous nous souviendrons toujours car dans ce mode de vie, la moindre des situations prend une dimension différente, plus marquante, plus exacerbée dans certains cas. Pour ceux qui connaissent bien ce blog et le trombinoscope édité à la fin du voyage, vous avez vu la nuée de personnes que nous avons rencontrées et qui nous ont marquées généralement de manière agréable à différents degrés. Souvenez-vous de Losadama. Voici une première vérité: sans eux, nous n'aurions pas continué le voyage. D'ailleurs en lisant le blog vous verrez qu'il ont été de presque toutes les parties.

Pour en revenir à ce qui nous intéresse, il y a eu, en effet, pas mal de déceptions. Et pour ceux qui ont suivi, certains posts le signifient clairement. Mais j'ai volontairement occulté certains aspects de ce voyage pour épargner mes proches déjà inquiétés par cette existence. Ceci dit, le fort désir de découverte n'a jamais faibli, même avec les nombreuses galères que nous avons vécues, nous avons pourtant eu envie de continuer, toujours un peu plus loin.

Qu'est ce qu'une galère en voilier ? Dans les pires cas, un démâtage, une voix d'eau, un collision, un homme à la mer... ce peut être aussi une accumulations de «petits» soucis qui, mis bout à bout finissent par vous faire regretter d’être sorti de votre lit le matin. Parce qu’à terre le choses se règlent plus aisément, en mer ou dans un pays étranger les choses peuvent vite prendre des proportions alarmantes qui peuvent mettre en péril le voyage, le bateau ou l'équipage. Cela, même si nous en avions conscience sans nous l'avouer ouvertement, durant la préparation de notre voyage, nous ne l'avons lu nulle part sur les dizaines de blogs que nous avons parcourus. Ce qui m’amène à vous dire une deuxième vérité: le voyage en voilier, c'est beaucoup de galères, et ce sont des finances qui fondent à vu d’œil si vous n’êtes pas polyvalents.

Tous les gens de la mer, les voyageurs, sont portés par les mêmes motivations que vous. Mais il y a deux catégories de voyageurs: ceux qui sont sensibles à leur environnement, respectueux et humbles face à la nature, désireux de revenir à l'essentiel et de sortir des sentiers touristiques, d'aller à la rencontre des populations locales. Et puis il y a les autres, qui sont tout l'opposé des premiers. Mais ne vous y trompez pas, il y a des cons dans les deux camps! Ceux-là se targuent d'avoir maté les éléments en oubliant que ce sont eux qui les ont épargnés. Ils sont tellement imbus d'eux-mêmes et fiers de ce qu'ils ont accompli qu'ils en oublient toute forme de gratitude. Je ressens moi aussi de la fierté pour ce que j'ai fait, mais je suis convaincue que si j'ai réussi, c'est parce que la mer a bien voulu de moi, et j'éprouve beaucoup de reconnaissance envers cette masse mouvante qui respire et qui vit avec tant d'avidité, parfois de la colère, parfois de la sérénité, parfois de l'impatience, mais souvent dans l’excès, comme seule la nature sait le faire.

Nous avons décidé de rentrer chez nous après 10 mois passés en Martinique. Cette île ne m'a pas laissé un souvenir amère, loin de là. Sa population si. Si nos amis et notre famille n'y étaient pas présent au moment de notre passage, nous ne nous y serions probablement pas arrêtés. La Martinique, ce n'était pas pour nous. Certaines de nos connaissance nous ont dit s'y sentir comme chez eux. Je me suis demandé pourquoi, en toute objectivité, les choses y avaient si mal tourné. Notre allure, notre façon de nous comporter ? Nous avons pourtant toujours mis un point d'honneur à ne pas arriver en terrain conquis et être respectueux des règles et des lieux, quelque soit l'escale. En Martinique plus que partout ailleurs, connaissant l'attitude des autochtones envers les «esclavagistes», discours qui revenait comme une litanie 9 fois sur 10. Si les choses s'en étaient tenues à ce type de propos, cela aurait pu être vivable. Lorsque nous marchions dans la rue, mes filles et moi avons souvent été victimes de ce que nous appelons le harcèlement de rue, et il n'était pas rare d'entendre certaines remarque qui me font honte rien que de vous les relater: «t'as une bouche à tailler des pipes», «tu peux m'indiquer le chemin pour aller dans ton cul ?»... Voilà pour les plus grasses, manière de vous montrer jusqu'où ça va. Délicatesses systématiquement proférées par des autochtones se déplaçant courageusement en troupeau. Qu'est ce que nous pouvions faire ? Nous savions que nous ne ferions pas le poids face à ces individus qui ne méritent même pas cette dénomination. Camille a fini par ne plus sortir du bateau, Morgane s'est violemment endurcie et révoltée, quant à moi, j'ai ravalé ma haine et j'ai courbé l'échine face à tant de vulgarité et de bassesse. Jusqu'à ce que je finisse à la gendarmerie pour récupérer mon aînée victime d'agression physique. Le gendarme avec qui j'ai longuement discuté m'a dit que les terres françaises étaient le point noir des Antilles. Je veux bien le croire. Il fallait que nous partions parce que le manque d'argent dû au chômage ajouté à tout cela faisait partir ma famille en vrille. Alors, quand Virginie m'a proposé de faire la transat retour avec eux, je n'ai pas hésité. Manquait plus qu'à convaincre Simon. Simon qui devenait insupportable de ne pas travailler. Nos rapport se sont beaucoup dégradés à cette période. Voici une troisième vérité: je lui ai donné le choix du condamné, on arrête le voyage et on rentre, ou je te quitte. Appelez ça du chantage si vous voulez. Je n'ai aucune honte. J'aurais pu prendre l'avion, mes filles sous le bras. C'était facile. Mais trop facile. Il fallait que je fasse cette transat retour, pour le défi, pour la satisfaction d'avoir bouclé ce tour qui devenait à ce moment un «petit» tour d'atlantique, pour me prouver que j'étais capable de le faire. Quant à Simon, c'est la mort dans l’âme qu'il a préparé le bateau pour ce long voyage de retour.

Nous aurions pu continuer sans fatalement rentrer chez nous. C'était sans compter que Camille voulait faire des études, que Morgane, qui nous en faisait voir des vertes et des pas mûres ne voulait plus voyager avec nous, et que, dans notre couple, il nous fallait faire un break. Simon et moi nous sommes séparés en excellents termes une fois arrivés à Gruissan. Voilà les raisons de l’arrêt de ce voyage.

Comme je le disais précédemment, tous ces événements n'ont pourtant pas entamé notre désir de découverte. Trois ans plus tard, ce désir est toujours aussi vif, il se transforme parfois en besoin, certainement parce que nous y avons goûté.

Sans transition, je m'adresse maintenant à vous mesdames, compagnes de skippers et mères. Il est bon que vous reteniez ce que je vais vous dire. Et vous messieurs, il est tout aussi bon que vous lisiez ces quelques lignes. Voici quelques dernières vérités. Lorsque j'ai lu la multitudes de blogs consacrés aux voyages en voilier, nulle part je n'ai lu ce que je m’apprête à vous dire. Dans le cas contraire, est ce que cela aurait changé certains aspects du voyage ? Je ne le crois pas, mais au moins j'aurais abordé ce périple différemment et en connaissance de cause. Mesdames qui vous apprêtez pour ce périple en couple, avec ou sans enfants, questionnez-vous sur les raisons qui vous font partir. Lorsque nous avons quitté Gruissan, le comportement de mon mari a commencé à changer, il est devenu inquiet, agressif, moins sûr de lui. Moi qui m'étais toujours reposée sur lui, je me suis sentie bien seule face à certaines situations qui auraient mérité que je sois rassurée. Car, le voyant douter de tout, je me sentais plus vulnérable. Votre conjoint est skipper du bateau, il en est responsable, mais il est aussi responsable de l'équipage. C'est un stress qui peut, pour certains d'entre eux, être difficilement surmontable, surtout lorsqu'ils n'ont jamais navigué au long cours. Prendre une décision dans l'urgence est difficile et peut être fatale si elle est erronée. Au début du voyage, je me suis tue sur la façon dont mon mari à commencé à se comporter, si différemment de notre vie à terre. Puis, en discutant avec d'autre épouses, j'ai constaté que j'étais loin d’être un cas isolé. En réalité, la majorité d’entre elles vivaient la même expérience que moi. Nos maris s'étaient transformés en tyrans doublés de sales cons. Pardonnez cette formule, même s'il m'arrive de me comporter comme un pitbull, je ne cherche pas l'insulte gratuite et hargneuse. C'est sans manque de respect que je l'emploie, car à l'heure où j'écris ces ligne, ces termes définissent avec exactitude ce qu'ils étaient à ce moment. Une considération défaillante pour ce que nous avions fait, c'est-à-dire partir avec eux. Nous sommes les seules à portée de mains sur lesquelles ils peuvent passer leurs nerfs, nous accusant de tous les maux du bord, un accostage raté, un virement de bord limite, et, quand une panne moteur survient, c'est le pompon ! Ne nous mentons pas, la vie de bateau en couple est loin d’être idyllique, et quand il s'agit d'une famille avec enfants, cela tourne vite au cauchemars, parce qu'ils absorbent tout, parce qu'il nous reprochent de n'avoir pas su la fermer et, quand on la ferme, ils nous reprochent de ne pas avoir riposté. De plus, quand ils sont en pleine crise d'adolescence, on a souvent envie de les passer par dessus bord. Pas longtemps. Mais on y pense. C'est là que le fantasme fait son apparition: vous claquez le bib, vous jetez mari et enfants dedans, et vous naviguez, enfin seule... Mais vous revenez vite à la réalité, votre seule option est de vous cloîtrer dans votre cabine, de verser des larmes de rage et de gueuler un bon coup dans votre oreiller au point de vous écorcher les cordes vocales. Maris qui nous pourrissent le voyage et ados «Cnedéisés», un cocktail détonnant. Mais nous sommes épouses et mère, et en tant que telles, nous agissons en conséquences: nous négocions, nous temporisons, nous servons de punching-ball, bref, nous mettons toute notre énergie à maintenir le moral des troupes, désamorcer, désenvenimer et tenter de régler les conflits. Au bout du compte, on est vite épuisées et démoralisées. Alors je vous le dis mesdames, si vous décidez de faire un tel voyage, faites-le uniquement pour vous, pas pour faire plaisir à votre mari ou en espérant que ce sera une super expérience pour vos enfants. Bien sûr que ça le sera, mais cela ne doit pas être votre motivation première. Une fois n'est pas coutume dans votre vie d'épouse et de mère, c'est une des rares occasions où l'on ne vous reprochera pas de ne penser qu'à vous. Ceci dit, si vous partez et que dans votre vie de famille vous avez déjà des casseroles aux fesses, je ne donne pas cher de votre voyage, rien ne se règle dans une atmosphère délétère.

Si cela a «clashé» entre mon mari et moi, c'est pour la raison évidente que je n'ai jamais voulu me laisser écraser: bien énervée et bien lancée, j'ai la riposte virulente. Alors forcément, cela ne pouvait durer. J'aurais pu faire un effort pour la fermer et laisser glisser réflexions et reproches sur un dos bien rond. Je suis une féministe, au sens premier du terme, et cela serait revenu pour moi à régresser dans ma condition de femme. J'estime avoir doublement droit au respect: en tant que mère qui a rejeté toute ambition professionnelle pour être disponible H24 auprès de ses enfants et son mari je le mérite, en tant que coéquipière sur un voilier alors que je n'avais jamais navigué et que l'eau est très loin d’être mon élément, je le mérite encore.

Mais alors, qu'est ce que ce voyage peut nous apporter de vraiment personnel ? En ce qui me concerne, il m'a permis de me dépasser, je n'irais pas dire que j'ai vaincu mes peur, mais je les ai affrontées. Il m'a permis aussi de découvrir ce que mon corps et ma tête étaient capable d'endurer et de supporter quand la terreur m'assaillait ! Je sais aujourd'hui que je pourrais recommencer.

Parce qu'en tant que mère, dès que l'on a conscience qu'une situation peut devenir dangereuse, on se fait forcément du soucis pour la sécurité de nos enfants, et si l'on n'y prend pas garde, on a vite fait de se faire les pires scénarios. Le plus dur c'est de se raisonner et de rester rationnelle, c'est un travail de tous les instants nécessaire à notre bien-être mental, surtout quand on est comme moi une mère de nature anxieuse.

Quant à vous messieurs, cessez de croire que vous êtes le seul du bord à excellez dans la façon de mener votre voilier, à l'instar de votre voiture. Votre compagne n'est peut être pas capitaine du bord et elle n'a pas votre force physique, mais ses avis et ses remarques peuvent faire la différence car ils sont loin d’être dénués de sens. Ce sont des atouts qui, si vous preniez la peine de les écouter pourraient vous apporter la dose d'apaisement dont vous auriez bien besoin !

Une dernière vérité, pour clôturer ce post, et qui n'est pas des moindres: vous ne trouverez jamais de meilleur pain qu'en France.

J’espère que j'aurais réussi à répondre aux quelques questions que vous vous posiez. Ne perdez pas de vue que la qualité de votre voyage dépend du comportement de chacun à bord.

F.C

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